Jérusalem, ville universelle et monde réfléchi

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Dans cette cité bien-aimée, il est vrai, nombreux ont trouvé le repos, le repos éternel ; d’autres, usants d’un verbiage d’amour ont crument accepté d’être aveugles et d’y sacrifier des vies : les choses sont, décidément, bien faites … mais il y a là-dedans quelque chose d’intolérable que la sensibilité moderne ne parvient plus à accepter sans autre forme de procès.

Pour explorer Jérusalem, la ville-mère, qui comme symbole est, dès le départ, un lieu sur-déterminé comme peut l’être son pendant Babylone, rien ne vaut, au fond, la solitude de celui qui se libère des normes collectives, des obsessions sociales et des opinions toutes faites, qui sont un ensemble prenant naissance, justement, dans les solitudes. C’est donc seul que le rédacteur du Mouvement Vers Rien a arpenté la vieille ville, pour qu’elle pénètre par cette porte humaine dans son monde intérieur.

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Nous franchissons diverses portes dans nos vies : nous sommes admis en ce monde par les corps de nos mères, puis nous nous trouvons face à des murs, des portes fermées en travers de notre chemin. Si certaines portes sont ouvertes, si certaines portes sont des points de passage, il n’y a qu’une seule porte pour le dernier séjour : la tombe.

Jérusalem, Jaffa’s Gate. Les touristes et représentants des professions de foi plus ou moins bizarres de toute l’humanité ont déserté la vieille ville : le risque est grand, par ici, de prendre un coup fatal, comme au treizième siècle ; par malheur, par ici, on ne sait pas être au vingt-et-unième siècle. Par ici, on a toujours vécu derrière des murs, en guettant aux entrées et aux sorties… et tous les lieux saints ont des portiques, pour protéger le divin. Ou pour qu’il ne s’enfuit pas.

Jaffa’s Gate : ceux qui ferment les portes sont là, en grand nombre, militaires et policiers. Le lieu est redoutable, numineux. Je ne peux que réciter en moi-même un petit texte des “Sept enseignements aux morts” de Basilide : “Les morts revenaient de Jérusalem, où ils n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient…” avant de me lancer dans ce qui ne doit pas m’ensevelir, dans ce grand tout : on n’est jamais trop à l’écoute d’un message post mortem, dans une telle lumière.

Pas question de s’attarder, le commerçant arménien, qui a plus ou moins fermé boutique, a tôt fait de repérer le touriste isolé : première tête humaine, sculptée dans l’entrée, qui fait son apparition. Son sanctuaire est une boutique, un peu plus loin, où, certainement son grand père a vendu à d’autres des chevaux et autres belles histoires, mais son objectif est évidement de provoquer un raz de marée dans mon portefeuille. Pour mon sacrement, mes premiers pas dans la vieille ville, il importe avant tout de me débarrasser de cette plaie : je fonce plus avant dans les ruelles.

“Communier”, par force, avec la fureur et la folie d’une intifada des couteaux qui en est à son sixième jour, dans les recoins universellement sombres d’un souk, vide, c’est à ce moment là, aller de groupes de militaires en groupes de policiers, mais c’est aussi l’occasion d’observer ici – oui, ici comme pas ailleurs en Israël – les jeunes recrues de Tsahal, dans le ventre de leur mère, mais aussi les commerçants qui, en tous quartiers, profondément désespérés d’une telle trêve dans le commerce, s’enquièrent auprès des soldats du retour de la déesse de la paix.

Et ils sont bien, ces soldats, dans ce climat tendu, où, en zone arabe, les commerçants qui voient que vous passez sans rien acheter, vous suggère en anglais une chose qui fait rire Hercule à une certaine occasion, tandis que d’autres rotent et crachent bruyamment dans votre dos. Ils sont bien ces soldats : ils sourient, prennent la pose avec quelques japonais perdus là ; mais ils ont l’oeil … par ici, on vérifie beaucoup votre ceinture, entre et à chaque croisement, au propre comme au figuré, pour voir comment votre pantalon tient bien, dans cette vieille ville de Jérusalem. Mais il est vrai que les ceintures de nos jours, se trouvent, explosent, au propre comme au figuré, souvent autour des plaies.

L’accès à l’esplanade des mosquées est interdite aux mécréants, du moins, en dehors d’un horaire fixé au jour le jour par les bonnes ou mauvaise disposition d’un Imam ; de toute façon, on ne laisse pas rentrer de mécréants à Al-Aqsa. Si ma présence n’est pas désirée, il n’en faut pas plus pour me le faire savoir. Pas question de s’agenouiller, non plus, devant les représentations sacrées des chrétiens : certainement pas par un tel chemin.

Le Kotel, plus bas, derrière des grilles. Des juifs se déversent là, comme un dépôt tentant par ses prières de s’unir au haut du mur. Je les contemple dans l’immobilité de leurs mouvements, qui s’oppose à l’immobilité des pierres, comme dans une peinture chinoise.

Un soldat de Tsahal me sourit alors que je me déleste de choses devenues soudainement encombrantes dans une poubelle ; il a dû en voir d’autres éprouver l’impérieux besoin, ici, de se délester encore … avant de lever le camp, hors les murs, pour me lancer in front of the Arab Bank, dans une conversation avec de vieux taxis palestiniens – non, je ne suis pas musulman – sur le thème de la lapidation – intérieure – du sheitan pendant que de jeunes adolescents – coupe iroquoise de paras américains et jeans de rigueur – se montrent à voir aux gardiens des portes, affichant qu’ils les prennent plus qu’eux mêmes pour des instruments manipulés.

Et je quitte Jérusalem, je ne le sais pas encore, pour toujours, par le car. Me laisse conduire au terminus à Tel-Aviv. Me trouve finalement encore dans un gigantesque centre commercial, sous-terrain, à six niveaux, dont je cherche la porte ; instinctivement vers le bas, puisque je me crois en surface. Je peine. Des couloirs, un labyrinthe, enfin, le monde, l’extérieur. Me revoilà dans la lumière… de la nuit.

Là, entre deux blocs de béton, une clinique publique pour migrants : l’endroit est bondé de réfugiés érythréens venus des fondements de la terre qui s’étendent à l’infini, comme le ciel …

…  car c’est ici, Jérusalem.

(—)

* * * * *

 

“Les morts revenaient de Jérusalem, où ils n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient…” (—) car ils ne savaient pas qu’ils étaient morts, ceux qui s’ignoraient eux-mêmes.

 

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Aux coins obscurs du cerveau,

Au monde réfléchi,

A la structure du sympathique,

A Jérusalem, ville universelle

 

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A propos de l'auteur

Dominique BENIGUET

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