L’affaire Elor AZARIA, un an après.

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Dans notre monde contemporain, le drame est partout et s’il est partout, c’est parce qu’il est dans les âmes. Et s’il est dans les âmes c’est parce que l’aspect dramatique des choses est partie constituante de notre psyché moderne.

Cependant la généralisation n’est pas possible : il est des âmes paisibles, qui se retrouvent dans les fréquences du dramatique… et sont soumises à la nature des mécanismes d’activation psychologique qui mènent l’individu à payer au drame son tribu.

Et nous l’avons déjà dit : il n’y a pas de réponse simple au problème de l’éthique qui dépend de la conscience de l’un… mais dépend aussi de la conscience de l’autre, qui lui fait face.

Avertissement

Nous n’espérons pas ici rendre justice aux situations individuelles d’Abdel Fattah Al-Shariff et d’Elor Azaria. Tout a été dit, tout a été fait. Le plus souvent, par des gens qui n’ont absolument pas l’expérience de ce genre d’épreuve, n’ont pas forcément une vie très complète ou très consciente, ont donc peu d’expérience d’eux-mêmes et donc finalement, ne savent rien de façon claire.

Les faits

Le soldat franco-israélien Elor Azaria a été filmé en mars 2016 alors qu’il tirait une balle dans la tête d’Abdel Fattah Al-Shariff, blessé, qui venait d’attaquer des soldats au couteau.

 

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On pourrait penser qu’il n’y a que Daesch pour commettre les crimes de Daesch, mais pas du tout : il y a une certaine forme de résistance palestinienne dite « intifada des couteaux » qui – sans modification – porte cette doctrine écrite par des hommes loin, très loin de toute « autorité divine »,  le charisme d’un prophète étant d’être modeste, simple et droit. Ainsi engager autrui à tuer au hasard dans la rue hommes, femmes et enfants est une insoutenable transgression, ce qui caractérise l’acte criminel dans sa définition même.

Qu’il ne soit pas attendu de nous que nous conférions la vie à cette idée tordue « d’intifada des couteaux » qui est le premier problème moral auquel nous confronte « l’affaire Elor Azaria ».

Pour quelles raisons Abdel Fattah Al-Shariff s’est-il retrouvé dans la situation qui a été la sienne ?

Il est net que certains ont le don de conduire les autres là où il ne faut pas, par leurs paroles. Il est net que certains encouragements à la subversion sont un inacceptable sabotage, là où déjà beaucoup d’erreurs ont été commises, là où il faudrait faire mieux. Que nenni : faisons pire ! Mais ne savons-nous pas que le mal est aussi inévitable en religion que partout ailleurs et l’islam dans une large mesure sub principatu diaboli ? Partout nous sommes pris dans un conflit moral, à moins que vous soyez de ceux qui vivent dans une bienheureuse inconscience. Partout il n’est pas fait d’effort dans l’intérêt des faibles, dans l’intérêt des sans intelligence, pour qu’ils puissent vivre avec un point d’appui solide. Que nenni ! Que Nenni ! C’est si simple : peu de science, peu de savoir, peu de sérieux, un mensonge justifié par la religion pour noyer le doute, et voici un serviteur d’une cause prêt aux plus terribles expériences. Un grand sacrifice était attendu d’Abdel Fattah Al-Shariff, il est donc malhonnête de tracasser quiconque, de réclamer la quête de la vérité ou de réclamer un sens là où il n’y en a nulle part.

Abdel Fattah Al-Shariff a accepté sans réserve d’attaquer au couteau des soldats, de perdre réellement sa vie pour gagner le statut de martyr. Il a accepté cette destinée, accepté ce « cosmos de complétude théorique » qui s’est créé à partir du désordre de la situation où il est né. N’arrivait-il plus à supporter sa situation ? Ne le pouvait-il vraiment plus ? D’autres se sont chargés pour lui de répondre « non » à cette question… et ce n’est pas en toute innocence.

Ceux-ci, pensant parvenir à un bien absolu par un mal absolu, sont de pénibles imbéciles : si une unification des contraires moraux pouvait se produire, ils se neutraliseraient totalement et il n’y aurait plus de morale du tout. Est-ce là le but de la cause palestinienne ?

Avant qu’ils ne distribuent à d’autres des billets pour l’enfer, si on a le sens des responsabilités – alors que nous en avons assez comme cela – faut-il exécuter les têtes « pensantes » de Daesch ? Faut-il exécuter les misérables créatures qui, en Israël, poussent aux crimes ? Nous n’avons pas pour eux, de sentimentalité déplacée et il nous parait juste que la vision qu’ils ont de la mort des autres s’élargisse jusqu’à la leur propre.

Puisqu’il n’est pas mort poignardé, le soldat Elor Azaria a fait l’expérience de lui-même et nous n’avons pas de doute sur le fait qu’il finira par savoir, de façon plus ou moins claire, comme tout le monde, qui il est. Quant à rendre la justice dans l’affaire le concernant, c’est une autre histoire.

Le soldat franco-israélien Elor Azaria a tiré sur un homme à terre, dont on peut dire soit « qu’il était grièvement blessé », soit « qu’il n’était pas complètement mort » : il a donc commis un crime. Quand il y a un cadavre, il y a un crime ;  cela même si vous vous suicidez : il y a un cadavre et le meurtrier, c’est vous. C’est on ne peut plus simple et il est sensiblement important de souligner ce dernier fait car ce que font les autres selon nous – et que l’on observe avec beaucoup d’attention – ne semble jamais pouvoir nous apprendre qu’il serait bon pour nous de nous observer nous-mêmes.

Quand il s’agit de nous-mêmes, nous sommes bienveillants, bien aimable, bien patient et bien compréhensif. Il serait donc tout à fait sérieux de vous assurer que l’expérience qu’a vécu le soldat Elor Azaria n’est pas observé par vous avec un certain sentiment de supériorité, de puissance, illicite. Cela, certains pro-palestiniens s’en suffisent pleinement. Nous vous efforcerons donc à l’amabilité de vous pencher plus avant sur la situation, tout comme nous vous conseillons de vivre la vie que vous avez à vivre, même si c’est un fardeau de réaliser qu’aucun de nous ne se suffit jamais à lui-même, comme le soldat Elor Azaria.

Puisqu’il n’est pas mort poignardé, le soldat Elor Azaria s’est retrouvé dans une situation archi-typique. Autrement dit, archétypique, c’est-à-dire une image, une forme psychique, très précisément « une image préexistante, fondamentale, fréquente, saisissante ».

Exemple : il était une fois un roi que des comploteurs l’accompagnant à la chasse hésitaient à assassiner. Arriva le moment où il fallut passer un gué et voici le roi lardé de coups de couteaux, et voici les comploteurs transformés en régicides : le gué est propice à l’embuscade ! L’image archétypique bien connue de tous avait pris le dessus… et il en est souvent ainsi : on dit alors « c’est le destin » « c’est plus fort que moi, j’ai fait ceci, c’est plus fort que moi, j’ai fait cela » on ne réalise pas à quel point cela est vrai.

Combien sont ceux d’entre nous qui se sont trouvés – à 19 ans – face à une réalité de la dimension d’un archétype, face à l’image archétypale d’un adversaire pas complètement mort – et qui aurait dû l’être – venu se suicider donc commettre un meurtre sur lui-même… en emportant le plus de monde possible avec lui dans la tombe ?

Nous n’avons pas cette expérience, nous n’avons pas subi ce genre d’épreuve, nous n’avons jamais été dans un tel champ énergétique d’une telle violence, nous n’avons jamais eu l’occasion de laisser notre personnalité faire face à de si hautes émotions … et donc nous ne savons absolument pas de quelle façon nous aurions réagi, à 19 ans.

C’est toute une organisation, pour le moins, extérieure et intérieure à l’individu et celui-là seul qui a vécu ce genre d’épreuve peut juger Elor Azaria. Encore faudrait-il que cet individu qui juge soit – sur quelque chose d’aussi éternellement présent qu’une image-archétypique surgissant à un moment Y, immédiat – capable de maîtriser une relation quantitatif-qualitatif au niveau du sens de son action sachant qu’avec l’archétype, il n’y a pas de discours. D’autant que l’on a, au proche orient, décidé notoirement de laisser parler les armes, pas les hommes.

Ce pourquoi comme beaucoup d’autres avant lui et comme beaucoup d’autres le feront après lui, Elor Azaria a tiré, pour qu’Abdel Fattah Al-Shariff soit complètement mort.

Mais peut-être – vous qu’on n’a jamais vu les armes à la main – vous croyez-vous plus malin qu’Elor Azaria ? Mais peut-être auriez-vous mieux que lui saisi les plus hautes émotions qui, à leur tour, l’ont saisi ? Vous êtes un miracle, dites-donc ! Un homme-dieu… mais allez vous foutre de la gueule du monde ailleurs, s’il vous plaît : vous n’êtes ni le Père, ni le Fils, ni la Mère et encore moins le Saint-Esprit d’Elor Azaria et donc a priori, vous n’êtes pas Dieu. Et du coup s’il y a une déchéance morale à observer quelque part, c’est peut être bien la vôtre.

Naturellement il existe un code moral qui est très exactement un code traditionnel et collectif des valeurs morales. Comme ces valeurs sont générales et non-spécifiques, bien que très recommandables, elles ne rendent pas justice aux situations individuelles mais se basent sur une forme d’anthropologie statistique : en un mot comme en cent « le décalogue, les dix commandements, on voit tout de suite que c’est écrit pour des enfants »… ce pourquoi cela n’a jamais fonctionné, ce pourquoi il est évident que nous avons à faire l’expérience de la vie, faire l’expérience de soi-même pour, au cours de la vie, faire l’expérience de Dieu, comme des hommes…

La grande difficulté c’est évidemment la volonté de Dieu : celle-ci apparait dans l’expérience comme force supérieure déterminante, à laquelle nous donnons des noms comme instinct ou destin…

Que certains se sentent libre de juger Elor Azaria impliquent que ces gens se croient libres de décider intentionnellement pour le mal ou le bien. Mais nous venons de le dire, les choses ne se passent pas toujours ainsi : ce qui se fait ou ne se fait pas de bien, se fait parfois pour des raisons plus fortes que nous, tout comme le mal nous tombe dessus … comme par accident.

Si l’éthique engage à faire le bien, nous savons la force de volonté qu’il faut pour ne pas faire le mal. L’éthique incite donc elle-même à éprouver la force de notre volonté à son égard. Dans tous les cas, nous affirmons ici qu’Elor Azaria est la victime de ces deux puissances.

Comme nous aurions pu l’être aussi tant nous savons que nous ne pouvons qu’espérer faire le bien ; nous ne savons pas si dans cette situation, à 19 ans, nous aurions tiré … ou pas. Et nous pensons que si nous l’avions fait, nous en serions tourmentés pour notre vie entière.

La dignité d’Homme d’Elor Azaria est à nos yeux, maintenue. Ce n’est pas lui qui suscite le scandale : pris dans une situation dangereuse, il n’a pas supprimé la réalité de sa panique et a tiré, pour redresser la situation, pour que de « pas complètement mort » qu’Abdel Fattah Al-Shariff passe à « complètement mort ». Cette éthique-là n’est pas nouvelle, elle est éthique dépourvue d’illusions dans un monde qui est ce qu’il a toujours été… et dont nous sommes incapables d’exprimer la réalité.

L’action d’Elor Azaria est un maillon qui est descendu à travers les siècles d’histoire jusqu’au plus profond de notre temps. Visiblement « les amis » d’Abdel Fattah Al-Shariff traitent sa mort comme une incommodité secondaire par rapport à ses motivations qui seraient la volonté de Dieu (comportement du XIIIème siècle). Visiblement les amis d’Elor Azaria n’ont pas de réponse que « le bon Dieu » a daigné leur téléphoner… (XXIème siècle…).

Et nous non plus, nous n’avons pas de réponse. Cependant nous attendons avec impatience que ceux qui ferment les yeux sur cette « intifada des couteaux » – ce qui en dit long sur la déficiente aberration de leur jugement moral – viennent nous expliquer quelle inflation intellectuelle les fait considérer droit ce qui est tordu, car il faut savoir que cela se paiera : « il n’est pas de faute sur terre qui n’appelle châtiment. » (Goethe)

 

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A toutes les époques la vie publique a été marquée par les incidences des pathologies mentales. Tout le monde en a été victime et notre époque favorise l’imprégnation du maladif chez les adolescents et les esprits en formation qui peuvent alors en être les victimes. Dans ce cadre, vu ce qu’il semble y avoir avant la naissance et après la mort, pour Abdel Fattah Al-Shariff nous espérons que sa naissance – une véritable mort dans un monde de souffrance comme de nombreuses vies – amènera que sa mort soit une naissance, nous espérons que les choses s’équilibreront dans la grande balance du tout, loin du royaume des pervers qui l’ont mené là.

Nous espérons qu’Elor Azaria parviendra à sa destinée : nous savons qu’il doit vivre en sachant qu’à tout moment, un homme peut tomber dans un trou noir. C’est l’Inconnaissable, que nous ne jugeons pas et à qui on ne peut donner de nom. Il aura compris, par cette expérience,  qu’il vaut mieux rester, si possible, sur le seuil de cet Inconnaissable-là.

Nous espérons vous l’avoir fait comprendre, comme nous l’avons compris nous-mêmes, car nous ne saurions nous comparer à personne d’autre qu’Elor Azaria, dans l’affaire Elor Azaria.

On a Rien, mais on ne le sait pas.

 

 

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A propos de l'auteur

Dominique BENIGUET

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