Contre le harcèlement scolaire et le durcissement asocial – Nora Fraisse « Marion 13 ans pour toujours »

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C’est un problème pédagogique difficile de ne pas tenir trop à l’écart les enfants, puis les adolescents, de certains aspects de la vie humaine. Si les adultes ont pour habitude de se raconter des histoires au sujet de l’être humain, nous savons que sur cette terre ce n’est pas précisément le règne de la propreté qui domine. Si nous mettons nos enfants dans des écoles avec d’autres enfants et des éducateurs, c’est pour qu’à travers cette « vie publique » ils ramassent aussi un peu de la saleté qui leur sera nécessaire pour faire face à un monde ni très gentil, ni très aimable. Nous ne nous attendons pas, dès lors, à ce qu’un établissement scolaire soit un lieu où cette saleté domine et tue.

Pourtant Marion, 13 ans, torturée au collège à coups d’insultes et de menaces, s’est suicidée dans sa chambre en se pendant à un foulard.

Pourtant un élève sur dix est victime de harcèlement à l’école.

Certains d’entre nous se souviendront de leur vie scolaire : dans toute classe il y a la plupart du temps un crâneur qui suscite des bagarres et en impose aux autres, une sorte de chef de bande… et pour peu que l’on garde présent à l’esprit le fait que les enfants ont en eux la préfiguration de ce qu’ils vont être dans les prochaines années, ils vivent déjà un lendemain dont ils n’ont pas encore conscience. Pour que l’enfant ne développe pas de déficiences pathologiques nous devons donc, nous, adultes, avoir conscience que l’enfant tâtonne et qu’il le fait en tenant la main de celui qui le guide.

Chez les primitifs, l’adolescent franchit le passage qui sépare l’enfance de l’âge adulte par des rites : jeûne, tatouages, épreuve de la douleur, combat pour passer de l’innocence à la prise de responsabilité.

 Chez les civilisés, normalement, au collège, la supériorité de l’éducateur est reconnue, le stade de développement permet de se plier à une demande, d’aborder la réalité avec objectivité et toujours normalement, un mauvais sujet qui torture tout le monde, appelle que l’on vérifie si les parents ne sont pas un peu dérangé…

… mais il semble que cela ne soit pas toujours en application. Il semble qu’au contraire la mauvaise graine soit mise en terre avec la bénédiction de l’éducation nationale : « Croissez et multipliez » … pour devenir les habitants de la terre ?

* * * * *

Mercredi 13 février 2013, Marion se repose dans sa chambre. Alors qu’elle s’est brièvement absentée, l’instinct maternel de sa maman la saisit : sa fille est en danger. Le portable de Marion ne répond pas, le fixe non plus. L’instinct est un phénomène sujet à la panique, mais l’attention et la volonté de sa maman font le reste. Dans les situations extrêmes de la vie et de la mort une compréhension et une intelligence complète sont de la plus haute importance ; mais parfois il y a un temps pour la mort : Clarisse et Baptiste, sœur et frère de Marion, leur papa, leur maman, autant de cœurs humains pour qui désormais Marion a 13 ans, pour toujours.

Le récit recueilli par Jacqueline Remy est un document humain caractéristique de notre temps. Le long de presque 200 pages Nora Fraisse, parlant à sa fille Marion, raconte sa quête de justice. C’est qu’il faut bien découvrir ce qui se cache là-dessous. C’est qu’elle était bonne élève, Marion… mais il n’y a pas que le collège, il y a aussi Facebook et le téléphone portable. Et l’on se demande bien comment il est possible que cet enfant, qui avait été embêtée en 6ème, avait pu voir sa situation gérée par un principal compétent, avant qu’un autre fasse tout basculer vers le pays des sauriens. On se demande bien comment il est possible, le lendemain du suicide, alors que les gendarmes ont saisi le matériel nécessaire à leur enquête, que soit annoncé  – y compris aux parents – par « Le Parisien » que Marion avait laissé une lettre où elle détaillait les brimades subies et nommait ceux qui l’avaient maltraitée. Journaliste incontactable. Colonel de gendarmerie qui, naturellement désolé de la fuite, remet les documents à la famille.

La lettre aux harceleurs, le silence du collège, la solitude, le calvaire de Marion dans une classe qui a tout d’un sentier de rhinocéros sur lequel on en sait pas à quel moment les bêtes vous feront face, l’enchaînement des évènements, le cyberharcèlement, l’inconscience collective, tout dans ce livre émeut. Le lecteur sera débordé par ses propres émotions : la construction du récit prend grand soin du lecteur, autant qu’il est pris grand soin de lutter contre l’atrophie des sentiments. Question de conscience, de responsabilité… à l’endroit de telles manifestations ne peut se produire que ce qui coule des sources de la conscience, comme certaines larmes, qui sont une bonne chose.

Mais cette violence que l’on peut observer partout ne s’arrête jamais. Nora Fraisse est pour l’administration une emmerdeuse, « une détractrice » …  c’est la violence de l’homme de la masse contre son semblable. Il s’agit d’un incroyable durcissement asocial, continu : administration muette, enseignants fuyants, parents parfois hostiles, jeunes qui dissimulent … Il aurait mieux valu « être raisonnable » (comprendre : baisser les bras), prendre des vacances, voir plus ou moins de monde, trouver un passe-temps, mais surtout jamais au grand jamais on ne vous conseillera de vous tourner vers les ténèbres quand bien même il est nécessaire de les sonder – sans préjugé – pour découvrir leur fin.

Ce n’est pas l’esprit du temps. Non pas que nous soyons des hommes de l’âge de pierre, mais il semble que la couche historique que nous représentons n’est pas « moderne ». Que nous soyons les représentants d‘une « ancienne façon de voir » que nous soyons résistants à la société d’aujourd’hui en demandant des éclaircissements, en demandant justice, en demandant l’intégration de la vérité qui se tient dans l’ombre, cette ombre dans le dos de l’homme où la vérité se tient toujours cachée.

Il est vrai que certaines vérités sont amères, comme des prises de conscience douloureuses de ce que nous sommes et que nous ne voulons pas reconnaître comme étant vraies, bien que nous soyons prêts à les attribuer aux autres. Mais il n’est pas possible de classer Nora Fraisse dans la catégorie des individus  « revendicatifs ou paranoïaques » : ces choses comme l’égoïsme, la paresse intellectuelle, le penchant à fantasmer, l’imprécision sont justement les éléments par lesquels le bât blesse et contre lesquels elle se manifeste, sans rébellion inconsidérée.

* * * * *

« Marion 13 ans pour toujours » est un livre-réalité devant lequel, tôt ou tard, l’éducation nationale ne pourra se dérober. Certes, les dieux se font la grâce d’infliger l’isolement à toute situation qui les dérange et c’est hélas une triste vérité que ce sont ceux-là mêmes qui ne savent rien, ou ne veulent rien savoir d’eux-mêmes, qui veulent instruire les autres… reste que tout le monde enseigne tout le monde et que personne ne semble se rendre compte que la vérité est extrêmement simple : la voie du développement commence nécessairement en soi-même, la meilleure méthode d’éducation est le bon exemple.

La résignation et le désespoir étant de mauvaises choses – autant que la lâcheté d’attaquer les gens par derrière ou par SMS – lisez ce livre, joignez la page Facebook de l’association « Marion Fraisse La Main Tendue ». Autant que de se voir soi-même en vérité – ou de savoir ce que sont eux-mêmes nos contemporains – on a besoin d’encouragements.

 

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A propos de l'auteur

Dominique BENIGUET

2 commentaires

  1. … nos enfants sont placés en mauvaise société dès l’école ! C’est tout simplement HALLUCINANT !

  2. Dominique BENIGUET

    Après la pétition sur Change.org par Nora Fraisse : « Harcèlement scolaire : après les paroles, les actes ? »

    https://www.change.org/p/harc%C3%A8lement-scolaire-apr%C3%A8s-les-paroles-les-actes

    La réponse de Najat Vallaud-Belkacem :

    Najat Vallaud-Belkacem
    Ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche

    4 nov. 2015 — Mesdames, Messieurs,

    Vous avez été nombreux à apporter votre soutien à la pétition de Nora Fraisse pour aller plus loin dans la lutte contre le harcèlement à l’école.

    Ce jeudi 5 novembre, j’ai souhaité organiser la première journée nationale pour dire Non au harcèlement et mobiliser très largement toute la société autour de cette cause essentielle. A cette occasion, j’ai dévoilé plusieurs mesures importantes que vous souteniez à travers cette pétition.

    Un numéro à 4 chiffres, le 3020, est mis en place. Afin d’anticiper les nombreux appels, j’ai décidé d’augmenter les crédits accordés à l’association. C’est un numéro gratuit, il est ouvert du lundi au vendredi de 9h à 18h (en dehors des jours fériés). Je sais que vous réclamiez par ailleurs une augmentation de la durée dans la journée, mais les tests menés par l’association ont démontré que cela n’augmentait pas le nombre des appels et que pour maximiser les résolutions de cas, il valait mieux concentrer les écoutants sur les heures de semaine. Enfin, contrairement à ce que certaines informations laissaient entendre, le numéro est ouvert pendant les vacances à l’exception d’une semaine à Noël et d’un mois en été (15 juillet au 15 août.). Je vous précise que ce numéro n’est pas un simple numéro d’écoute. Il enclenche une procédure de prise en charge locale par le référent départemental « harcèlement ». Ce référent fait le lien entre la famille et l‘établissement pour aider à la résolution de la situation de harcèlement.

    Un nouveau clip réalisé par Mélissa Theuriau pour les 7-11 ans sera diffusé gracieusement sur de nombreuses chaînes de télévision et dans les salles de cinéma pour toucher un maximum d’élèves de primaire.

    Vous réclamiez aussi la diffusion d’un guide à tous les établissements. Le ministère de l’Education nationale en lien avec les associations avait élaboré plusieurs guides. Ceux-ci ont été rénovés et sont accessibles à cette adresse : http://www.nonauharcelement.education.gouv.fr/ressources/guides. J’ai adressé un message à l’ensemble des personnels de l’Education nationale afin qu’ils puissent avoir connaissance de ces ressources.

    Je vous signale également les protocoles de prise en charge des situations de harcèlement et les fiches à destination des familles, des élèves et des professionnels :

    http://www.nonauharcelement.education.gouv.fr/ressources.

    Pour aller toujours plus loin dans la formation des personnels, j’ai fixé des objectifs ambitieux au ministère: 1500 formateurs formeront 300 000 personnes d’ici la fin 2016. Un module de formation en ligne (m@gistère) pour le 1er degré a par ailleurs été mis en ligne.

    Vous trouverez des informations complémentaires relatives aux actions que nous menons sur le nouveau site dédié, http://education.gouv.fr/nonauharcelement

    Bien cordialement,

    Najat Vallaud-Belkacem
    Ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche

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